Un Jour (2014)

Un projet de Massimo Furlan et Claire de Ribaupierre
Co-production : Théâtre de Vidy (Lausanne), Les Théâtres de la Ville de Luxembourg.
Du 1 au 12 octobre à Lausanne, les 13 et 14 novembre à Luxembourg.
les 3 et 4 décembre à Clermont-Ferrand.

Présentation
Un jour, c'est l'espace temps de l'évènement, son accomplissement: ce qui arrive. Un jour,
c'est le temps d'une histoire. Qui marque son commencement, qui annonce sa fin.
Travailler sur la question des morts, sur la disparition du corps et ses modes de réapparition,
engage à envisager tous les possibles: les fantômes existent tout en nʼexistant pas, ils sont
simultanément présents et absents. Ainsi toutes les hypothèses restent ouvertes, exigeant
de suspendre la croyance et de ne pas décider.
Ce projet a été nourri de discussions et de recherches avec des anthropologues, des
historiens, des philosophes afin de saisir le rôle et le fonctionnement des rituels
chamaniques qui permettent aux vivants d'entrer en contact avec les morts, mais surtout de
renverser la relation unilatérale du vivant en direction du mort, afin de prendre en
considération les gestes des morts envers les vivants: car ceux-ci émettent des signes, ils
suscitent des récits, ils induisent des actions.
Un Jour joue sur l'ambiguïté des états et sème le trouble: qui est mort, qui est vivant?
Parfois, les morts auxquels on pense avec une intensité particulière, et qui restent dans la
mémoire familiale ou collective, ont une vie plus dense que certains vivants qui mènent une
existence fantomatique, comme absents déjà. Des voix l'évoquent soudain sans que l'on
sache toujours qui parle, ni qui est qui, tant les identités s'avèrent poreuses et floues.
Un jour fait coexister différents modes de présence. Sans chronologie ni principe de
causalité, les acteurs passent d'un état à l'autre, comme en transe, possédés: du vivant vers
le mort, du mort vers le vivant, de l'acteur vers le personnage, et vice versa. Cette structure
favorise les changements de registre, passant du burlesque au tragique, du cabaret à la
performance, du langage théorique au langage visuel.
Ce travail est à partager avec le spectateur, qui peut capturer les liens qui se tissent entre les
corps, et relier les séquences qui se donnent à voir et percevoir sur la scène, de façon
totalement libre et ouverte.
Méthode de travail
Lʼiconographie du fantôme est immense, omniprésente: corps évanescents, ombres,
luminescences, souffles, traces blanches. Sʼil est ce quʼon ne voit pas, ce qui échappe mais
dont la présence est tout de même révélée, le spectre dispose de tout un éventail de
représentations, selon les époques, selon les cultures. Dont la plus simple et la plus
canonique est le drap blanc troué pour le regard, celle du gentil fantôme en somme. Le projet
de Massimo Furlan et Claire de Ribaupierre, «Un jour», pose la question de la croyance en
lʼinvisible, des échanges possibles entre les morts et les vivants, de la porosité de ces deux
mondes, des émotions qui sʼéchangent au-delà de la fin.
Sur le plateau, six personnages aux prises avec des réalités macabres ou légères,
burlesques ou poétiques, dans une esthétique très performative et complètement hybride.
Sans que lʼon sache toujours qui est mort, qui est vivant.
Sʼil est ce quʼon ne voit pas, ce qui échappe mais dont la présence est tout de même
révélée, le spectre dispose de tout un éventail de représentations, selon les époques,
selon les cultures.
Furlan établit à lʼavance un script, des séquences, des enchaînements visuels quʼil dessine
pour ensuite les mettre à lʼépreuve des répétitions. Il développe souvent ce quʼil appelle des
images longues, soit des moments arrêtés qui distinguent son art scénique à la fois du
théâtre et du cinéma, qui aspirent le spectateur dans un temps de contemplation et de
réception étrange, distendu, troublant. Ici, il sʼagit de laisser venir des images, des voix, des
corps, sans les figer dans une parole. Dʼévoquer le lien, la peur, les larmes, la séparation, la
souffrance, le coeur, le rêve, lʼapparition. Pour se demander si les absents, qui nous hantent
au quotidien, nous permettent dʼinventer de nouvelles communications, de renouveler nos
systèmes de signes.
Lʼorigine du projet
Le projet «Les corps malades» ou «A spectral day» est né lors dʼune rencontre avec Jane
Birkin, suite à une semaine passée à discuter avec elle, dans sa cuisine, et à faire revenir les
fantômes de leurs passés respectifs. A parler de la maladie et de la mort, de la proximité
avec ceux qui sont partis mais qui affirment leur présence dans des archives, des lettres, des
dessins, des photos, des chansons, des films, des objets. Les absents hantent nos
mémoires, nos habitations : ils sont là au quotidien, dans la pensée, la conversation, et nous
forcent à inventer de nouvelles formes de communication, un nouveau système de signes.
La question du fantôme est par ailleurs familière autant à lʼun quʼà lʼautre: Massimo Furlan,
déjà dans ses premières séries de dessins et de peintures, travaillait sur la question des
morts et de leur présence dans lʼimage, procédant par collage ou surimpression de
photographies de disparus, et Claire de Ribaupierre a écrit sa thèse de doctorat sur la
question des fantômes, de la présence des ancêtres et du roman généalogique dans les
oeuvres de Claude Simon et Georges Perec (Le roman généalogique, Bruxelles, La Part de
lʼoeil, 2002).
Anthropologues, historiens, philosophes sʼinterrogent aujourdʼhui sur les différents modes de
conversation que les vivants entretiennent avec les morts, renonçant à affirmer une
séparation nette et définitive entre les deux mondes. Les artistes et écrivains ont depuis
longtemps mis en scène des formes fantômes qui nous permettent dʼessayer de penser le
vivant et le mort dans un même espace, et de relever le défi de «penser à partir du mort».
Cʻest ce quʼessaie de faire «Un jour»: rendre une perméabilité aux corps et aux apparitions,
laisser venir les images, les voix, les corps et les questionner, sous toutes leurs formes. Ne
pas les enfermer dans des mots, laisser apparaître des gestes et des mouvements qui disent
la séparation, la souffrance, les larmes, le désir de lʻautre.
Le corps fantôme
Le projet scénique a été pensé autour du corps fantôme, de la présence des disparus, de
leurs différentes formes de retour et dʼapparition, du lien quʼils entretiennent avec les vivants.
A travers aussi la question de la maladie, du corps blessé, souffrant, et de ses
représentations: les écorchés, les sculptures de cire, les planches anatomiques. Lʼenvie
dʼexplorer dans le travail la situation de porosité entre les morts et les vivants, leur réunion
dans des interstices – les espaces moins éclairés des songes, des rêveries. De les faire
surgir à la manière des ombres: parfois de manière poétique ou énigmatique et parfois en
pleine lumière, de façon un peu grandguignolesque, macabre et burlesque. A lʼanglaise,
dans un esprit léger et cinglant.
Dispositif
Le projet pose la question de la croyance en lʼinvisible, du désir de lʼautre, de lʼimpuissance
ou du miracle. Il sera conçu comme une suite de gestes, de regards, de murmures, de
frôlements, et il sera soudainement interrompu, de manière parfois brutale et burlesque, par
des chorégraphies macabres, convoquant toute une imagerie populaire et carnavalesque. Il
sʼagit donc de jouer sur lʼiconographie du fantôme: corps évanescent, lueur, ombre,
blancheur, apparition énigmatique, mais aussi squelette, mort vivant, cadavre. Et de mettre
en scène le corps malade, la chair. Sʼinstaurera un jeu entre le mannequin, la poupée, le
drap blanc, et le corps réel. A travers cela le rire, lʼhumour noir, le burlesque, comme ruse
pour désamorcer le tragique mais aussi pour le rendre possible.
Les lignes
La première étape du projet Un jour sʼest déroulée au Château de Vaulx à Charolles (F),
avec tous les interprètes de la compagnie, avec Jane Birkin, et avec deux anthropologues,
Marc Augé et Daniel Fabre, un historien de Moyen-Age, Pierre-Olivier Dittmar, et deux
philosophes, Vinciane Despret et Serge Margel. Les discussions et les échanges ont porté
sur la question des morts et de leur retour sous différentes formes au Moyen Age, mais aussi
dans notre monde contemporain, et dans dʼautres cultures, en Afrique, en Asie. Lʼintensité
de lʼéchange et la qualité des interventions ont donné de très belles impulsions pour le projet.
Suite à ces rencontres, plusieurs lignes ont été retenues.
- La ligne de la relation à lʼautre, quʼil soit vivant ou mort: lʼautre visible et lʼautre invisible,
lʼautre humain et lʼautre fantôme, lʼautre élément du monde (pluie, nuages, lumière) ...
Cette relation se construit par le biais du geste, du regard, de lʼadresse, de la prière parfois,
du chant ou de la lamentation. Lʼintensité de ces liens nous révèle comment on pense au
disparu, comment on le reconstruit, comment on communique avec lui alors quʼil nʼest plus
là. Cet autre, depuis le lieu de sa disparition, adresse un appel, une demande, une question:
il sollicite un échange.
Cette relation implique évidemment la question du corps de lʼautre, vivant ou mort: comment
on le touche, quelle est sa présence, quelle est sa forme. Comment il reste ou disparaît,
comment il traverse lʼespace, de quoi il est constitué. Il sʼagirait de considérer que chaque
partie du corps a en quelque sorte une vie propre et exprime un état: le bras, la main, la joue,
le pied, le torse, etc. Chaque membre a sa propre force, autonome, possède une âme, si on
veut. Si le corps nʼest plus vivant, alors il faut le reconstituer, lʼassembler par la voix, le
souvenir, lʼimage: souffler pour quʼil renaisse sous une forme ou une autre.

- La ligne de la peur : face à la mort, nous avons peur. Nous avons peur du corps sans vie,
le cadavre suscite lʼeffroi. La disparition laisse le survivant sans voix. Il ne peut pas parler,
aucun mot ne peut exprimer sa douleur. Dʼun seul coup la réalité bascule et il nʼy a plus de
langage. Les représentations des cadavres sont multiples: les écorchés, dont lʼintérieur du
corps devient visible, derrière la peau, sous la chair, les morts vivants, les zombies, les
squelettes.
On ne sait pas où va le mort, et ce qui est indéterminé fait peur. Lʼangoisse est ce qui nʼa pas dʼobjet, ce qui ne peut être représenté. Il faut chercher à apprivoiser le mort, à apprivoiser sa disparition. Dresser lʼoreille: le fantôme appelle, il sʼadresse au survivant, lui parle à la deuxième personne. Lorsquʼil sʼidentifie comme fantôme, il fait moins peur, il trouve une forme.

- La ligne des larmes et du coeur: la question des larmes, des lamentations et de la
désolation sont très liées à la tradition judéo-chrétienne et aux représentations de la
Déposition du Christ, de la Pièta. Le corps entier participe à la tristesse, à lʼexpression de la
perte. Les larmes coulent sur les visages peints, gravés, du Moyen Age et de la
Renaissance. Les larmes sont lʼexpression dʼune intériorité. Cʼest Saint Augustin, qui, à la
mort de son ami, et à la mort de sa mère, parle dans ses Aveux avec une immense justesse
des larmes et de leur nécessité: «jʼai pleuré avec bonheur sous tes yeux, sur elle, sur moi et
pour moi. Jʼai laissé couler mes larmes que je retenais, couler autant quʼelles voulaient, et
mon coeur sʼy vautrer. Y trouver son corps.»
«Seuls les pleurs mʼétaient doux et avaient pris la place de mon ami dans les plaisirs de mon coeur.».
Le visage est le lieu des larmes, il est lʼexpression du coeur, de lʼintériorité. Le regard est la
porte de lʼâme, par laquelle on aperçoit lʼêtre dans sa complexité et son mystère. Lorsquʼon
se souvient du mort, on se souvient avant tout de son visage, qui est le lieu de lʼexpression
de lʼamour. Le portrait photographique, le portrait peint, sont essentiels au souvenir, à la
mémoire. Ces images du visage sont des images qui font agir, qui capturent, qui motivent et mettent en mouvement et en action celui qui est encore en vie.
Le coeur est le lieu de lʼintériorité, de lʼêtre singulier, unique. Il apparait dans les religions
monothéistes comme le lieu où lʼindividu entretient un lien privilégié avec Dieu.

- la ligne du rêve et des apparitions: le mort vient visiter ses proches par lʼintermédiaire du
rêve. Dans la réalité onirique, lʼautre est là et il nʼest pas là en même temps. Lorsquʼil
apparait dans les songes, le disparu se fait voir sous son apparence de vivant. Il cherche à
maintenir les liens, il oblige à la communication, il sʼadresse au vivant et lui fait faire des
choses. Dans la tradition judéo-chrétienne, lʼâme, après la mort, se détache du corps, elle devient souffle. Transparente, elle sʼenvole. Dans dʼautres religions, lʼâme se réincarne sous la forme dʼun animal, ou dʼune plante. En Afrique, elle se glisse dans le corps du descendant, du nouveau-né. Le Moyen Age invente un espace intermédiaire, le Purgatoire, qui se situe entre lʼEnfer où se trouvent les âmes des damnés et le Paradis qui est le lieu des âmes pures. Ce lieu accueille les morts «ordinaires», qui attendent le jugement dernier, proche de la surface de la terre.
Depuis le Purgatoire, les revenants viennent donner de leurs nouvelles aux vivants. Ils
errent, comme des âmes en peine, ils attendent, ils passent le temps, ils déambulent,
dessinent des trajectoires, des lignes dʼerre. Chaque corps suit son propre chemin, et
cherche à maintenir les liens, à faire signe.
Ainsi la mort signifie une séparation du sujet avec la vie de la communauté, mais elle
implique aussi une réintégration de celui-ci, sous une forme nouvelle.

Mise en scène et scénographie : Massimo Furlan
Dramaturgie : Claire de Ribaupierre
Assistant à la mise en scène : Laurent Gachoud
Création et régie lumière : Antoine Friderici
Création musique : Stéphane Vecchione
Création vidéo : Bastien Genoux
Régie son et vidéo : Philippe de Rham
Régie plateau : Hervé Jabveneau
Costumes : Severine Besson
Maquillages : Julie Monot

Textes de recherche - références
Marc Augé et Claudine Herzig, Le sens du mal : anthropologie, histoire, sociologie de la maladie, Paris, éd des archives contemporaines, 1983
Marc Augé, Pouvoirs de vie, pouvoir de mort, Paris, Flammarion, 1991/ L’anthropologie de la maladie.
Barbara Cassin, Avec le plus petit et le plus inapparent des corps, Paris, Fayard, 2007
Voir Hélène en toute femme, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, 2000
La nostalgie : quand donc est-on chez soi ? Ulysse, Enée, Arendt, Paris, Autrement, 2013
Vinciane Despret, « Penser par les effets. Des morts équivoques», Etude sur les morts, Thanatologie, no 142, 2012/2,
« Fabuler (avec) les yeux fermés », conférence, séminaire annuel de l’erg, sur le site : http://www.vincianedespret.be, étude de terrain
« Etre ou ne pas spectre », Libération, 13 novembre 2008
« Penser par le milieu, cultiver l’équivocation », février 2013
Pierre-Olivier Dittmar, « La mort dans les exempla d’après les exemples du Livre des abeilles », sous la direction de Michel Parisse, 2000, maîtrise d’Histoire à l’université Paris I (Panthéon-Sorbonne)
« Faire l’anthropologie historique du Moyen Âge », avec E. Brilli et B. Dufal, L’Atelier du Centre de Recherche Historique 7, 2010, (http://acrh.revues.org/index1911.html)
Daniel Fabre, « Le retour des morts », Etudes rurales 1987 "Le retour des morts", n° spécial d’Etudes rurales, dir. D.Fabre, Paris, EHESS, 1993
Les lieux de mémoire, dir. P. Nora, Paris, Gallimard, t.III, vol. II, deux chapitres, 2010
Les Monuments sont habités, Paris, M.S.H., coll. « Ethnologie de la France », (dir. D. Fabre avec Anna Luso), 2009.
Serge Margel, Aliénation : Antonin Artaud, les généalogies hybrides, Paris, Galilée, 2008
Les archives fantômes : recherches anthropologiques sur les institutions de la culture, Paris, Lignes, 2013
La société du spectral, Paris, Lignes, 2012
Magali Molinié, Soigner les morts pour guérir les vivants, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, 2006
« La vie tangible des bébés morts », Etudes sur la mort, 2012/2, no 142
« Le tabou des morts, entre passé et présent », Etudes sur la mort, 2006/1, no 129






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