Massimo Furlan, Latin Performer

Samuel Schellenberg, Le Courrier, 22 avril 2006

Superman bedonnant ou performer icarien: Massimo Furlan part de souvenirs d'enfance pour inventer l'univers magique de ses productions. Il présente ces jours sa dernière création à l'Arsenic.

«Par chance, ma vie a été totalement banale. Je n'ai rencontré ni Che Guevara, ni James Joyce...» L'entrée en matière serait frustrante si l'on ne connaissait pas Massimo Furlan et son talent particulier. Car le plasticien, scénographe et performer, fils d'immigrés italiens, accomplit des miracles de ce passé si «ordinaire». La preuve en ce moment à l'Arsenic lausannois, où l'on peut voir «Palo Alto» jusqu'à dimanche en huit.
Mais avant de parler art, réglons leur compte à quelques malentendus. Oui, les parents italiens du Lausannois sont venus en Suisse dans les années 1960; non, son père n'a jamais creusé de tunnel de sa vie mais a étudié à l'Ecole polytechnique fédérale – «Ça me fait vachement rigoler ce cliché de l'immigré italien forcément maçon et de la mère femme au foyer toujours habillée en noir.»
Ensuite, il faut savoir que Massimo – ex fan de la Juve et du championnat italien – n'a joué au football que durant une saison, à 33 ans. Résultat: un seul goal marqué et un pied cassé dans la foulée. Mais cela n'empêche pas le sport au ballon rond d'être au centre de l'une de ses performances les plus mémorables, «Furlan-Numero Ventitre/23»: au Stade de la Pontaise, il rejouait à lui tout seul la finale de la Coupe du monde de 1982. Un Italie-Allemagne (re)commenté en direct par Jean-Jacques Tillmann.

A nous deux, Platini
D'ailleurs, celui qu'on a vu à plusieurs reprises à l'Arsenic – mais aussi à la Bâtie, au Far, au Centre culturel suisse de Paris, en Allemagne, en Autriche ou en Italie – va remettre ses crampons dès cet été. Le match se jouera à nouveau contre l'Allemagne, toujours pendant la Coupe du monde de 1982, mais sous le maillot du numéro dix de l'équipe de France – Michel Platini. Si tout va bien, la partie aura lieu au Parc des Princes à Paris, accompagnée des commentaires de Didier Roustand et avec le mythique Michel Hidalgo sur le banc de touche. «Je vais refaire exactement les même gestes que Platini pendant les 120 minutes qu'a duré le match.» Ce qui signifie qu'il va falloir courir quotidiennement jusqu'au jour fatidique – et perdre ce petit ventre qui sied si bien à certains rôles joués par Furlan.
Toujours dans la série des idées reçues auxquelles il faut tordre le cou – et déjà quatre cigarettes plus tard –, l'artiste explique que lorsqu'il met en scène ses souvenirs, il le fait sans nostalgie. Dans «Palo Alto» – collection de tableaux jonglant entre le kitsch superbe et le tragique émouvant –, nul besoin de chercher les traces d'un passé regretté, donc. Pas même dans cette reconstruction des numéros de cirque qu'organisaient le petit garçon et ses cousins, à peine le premier arrivé chez les seconds pour des vacances en famille près de Trieste. «On passait quatre jours à préparer le spectacle, qui durait ensuite des heures», rigole Massimo.
Et lorsque ce papa de deux filles représente des personnes âgées, ce ne sont pas nécessairement ses grands-parents aimés qu'il souhaite évoquer. Dans «Palo Alto», le couple renvoie plutôt à une scène vécue par un Massimo «punk rebelle» de quinze ans, qui marche dans la rue à Lausanne. «J'étais derrière deux personnes âgées et ils se sont pris la main, malgré les années. C'est l'une des plus belles choses que j'aie jamais vues.»

Soubrettes tv
Quant aux nombreuses «Lido Girls» du spectacle, elles sont bien une émanation des fameuses soubrettes de la TV italienne, que Massimo regardait pendant ses vacances. D'ailleurs, il en use et abuse au même titre que la Rai et ses concurrentes. Mais à la différence des potiches payées pour se dandiner à l'arrière des présentateurs, les girls de Palo Alto sont parfois protagonistes: «Je 'fictionne' mes souvenirs, qui subissent de toute façon un filtre de 35 ans.»
Avant de se pencher sur son propre passé, c'est la mémoire en général qui a intéressé Massimo – qui précise tout sourire qu'il n'en a lui-même aucune. Les premières oeuvres sur le sujet sont réalisées directement après ses quatre ans à l'Ecole cantonale d'art de Lausanne, dès 1988. Un développement plastique de son travail que l'artiste n'a pas abandonné, puisqu'il présente régulièrement des dessins en galerie et produit des vidéos ou des photos autour de ses performances.
A la fin des années quatre-vingt, le jeune homme imagine des arrangements scéniques pour différents spectacles. «Ma première scénographie, pour une production de Denis Maillefer à la Dolce Vita en 1987, je l'ai perdue quelque part sur l'autoroute entre Morges et Lausanne, avec toutes les autres choses qui se trouvaient sur le toit de ma bagnole.» Ce qui n'a pas empêché les deux fondateurs du Théâtre en Flammes de collaborer à de nombreuses reprises par la suite, jusqu'à ce que certaines divergences ne les séparent en 2003. A Lausanne, Massimo Furlan travaille également avec Philippe Saire et sa compagnie homonyme.
«Massimo est quelqu'un de très humble, raconte Stéphane Vecchione, du groupe Velma, qui a plusieurs fois interprété des rôles dans les productions du Lausannois. Et c'est l'une des rares personnes que je connaisse qui arrive vraiment à t'inviter dans son univers.» Un monde dont l'esthétique est parfois proche de celle de David Lynch, comme lorsqu'il parsème un parcours du train Nyon-St-Cergue de tableaux humains («Girls Change Places», 2005). Ou totalement irréelle, à l'image de la performance «International Airport» (2004): de nuit et sous une pluie battante, Massimo court sur la piste de Cointrin et tente de décoller (il n'y parvient pas).
Ce rôle semble à mille lieues de ceux de chanteur raté, de superman bedonnant – très beau «[love story] Superman» l'an dernier à l'Arsenic – ou de danseur timide qu'il interprète à d'autres moments, mais il inclut lui aussi une dose de burlesque. «Lorsque j'imagine un spectacle, je travaille beaucoup avec Claire, mon épouse. Si elle ne rit pas, j'arrête», explique Massimo. Ce dernier se fiche par contre de l'avis de sa mère, plutôt du genre à lâcher des «Dio mio!» lorsqu'il lui expose ses projets. Il n'empêche: elle assiste à tous les spectacles de son fils, accompagnée de son mari. Qui a dit que les femmes au foyer et les maçons ne vont pas au théâtre?

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