L'ours dans tous ses états

Nicola de Marchi, Le Courrier, 08.09.2009

La Bâtie - L'ours se taille la part du lion dans la pièce "You can speak, you are an animal". Une histoire imagée, qui donne voix à la question du langage et de l'animalité. Jouissif.

Une définition du théâtre pourrait affirmer que celui-ci consiste en un spectacle où des comédiens interprètent différents rôles engagés dans une action où tout peut arriver suivant une logique narrative. Dans "You can speak, you are an animal", de Massimo Furlan et Claire de Ribaupierre, si les rôles sont aussi tranchés que des symboles, tout arrive suivant une cohérence interne aussi sombre qu'évocatrice. A voir ce soir encore dans le cadre de La Bâtie.

Selon cette définition, un improbable animateur charlatan déguisé en clown punk peut rentrer sur scène en adressant au public des explications en franglais concernant la pièce; un comédien peut utiliser son déguisement d'ours en peluche pour couvrir son sexe; et, comme sur le plateau de variété, un gros bonhomme à l'air un peu nigaud peut chanter à tue-tête "Se non avessi te" de Umberto Tozzi. Ainsi se présente en tout cas la scène finale de "You can speak, you are an animal" quand le public commence à applaudir. Car si le bouquet final est un véritable feu d'artifice d'images qui réalise en quelque sorte l'utopie incongrue du monde à l'envers, le reste de la pièce n'en est pas moins riche en suggestions.

Rencontre avec l'ours
Vénéré depuis la nuit des temps comme symbole de puissance et de fertilité, amadoué dans les premiers cirques du Moyen âge, serré entre les bras des enfants sous forme de peluche inoffensive, l'ours est aujourd'hui un animal à connotations multiples. C'est sans doute une des thèses sur laquelle s'appuie l'action de "You can speak, you are an animal". Car, si l'animal est bel et bien le sujet fondateur de la pièce, l'histoire du mammifère est ici racontée dans tout ce qui la lie irrémédiablement à celle de l'homme. Un rapport symbolisé par la figure de l'idiot (cet artiste sans langage, à mi-chemin entre animal et humain), et celle du sauvage (l'homo errectus à l'aube de son évolution culturelle). Ces trois personnages (ou personnifications), unis par l'omniprésence du désir, créent la dynamique autour de laquelle "coagulent" des images: celles des situations.

La question du langage, centrale dans la tension qui anime les personnages de la pièce, se résout ici avec une grande économie de mots. Et la pièce se présente dès lors davantage comme une suite de tableaux, entre performance et théâtre allégorique, que comme le suivi d'une action cohérente.

Allégorie et pantomime
"Dans notre processus de travail - annonçaient les auteurs de la pièce lors de la présentation du spectacle - nous déterminons, dans un premier temps, une suite d'images qui onte une cohérence entre elles soit par la question de la narration, soit par la question du sens propre d'une image par rapport à une autre." Pour raconter, cette histoire, Massimo Furlan et Claire de Ribaupierre se servent des images longues. Un effet de ralentissement des scènes qui permet au spectateur de les peupler de significations diverses. Une pantomime qui, en l'occurrence, tend l'oreille au langage de l'animal.

Si les performances de Furlan nous avaient déjà habitués à peupler les souvenirs d'enfance de sens intimes liés à l'anecdotes (les performances "Live me / Love me", "Furlan Numero 23" ou "Gran Canyon Solitude"), avec "You can speak, you are an animal", les tableaux et les images se multiplient et alternent sur une thème plus vaste dans une suite aussi narrative qu'un spectacle de variété déglingué et jouissif: chorégraphies sur fond de rock, intermèdes burlesques, pantomimes incongrues et meurtres oniriques. Et à défaut de faire sens, tout dans "You can speak, you are an animal" fait parler, donne voix, met en images, en niant autant l'idée d'imitation au profit de la composition d'images et de l'alliance avec l'animal.


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