Peurs d'enfants, tableaux vivants

Marie-Pierre Genecand, Le Temps, 24.04.2008

A l'Arsenic, à Lausanne, Massimo Furlan situe la rencontre amoureuse dans l'univers hanté des contes de fées. Avec, toujours, son art consommé de l'imagier incarné.

Massimo Furlan est le seul à faire ça. En Suisse romande en tout cas. Ailleurs en Europe, l'Italien Romeo Castellucci propose également ce type de traitement. Soit des images arrêtées, comme des tableaux vivants, qui racontent une situation à travers un univers visuel et sonore, tout-puissant. Pas de paroles, peu de gestes, mais des personnages postés face au public, au milieu d'un environnement, lumière et son, qui se modifie lentement. Après "(love story) superman" et "Les filles et les garçons" qui activaient déjà ce principe de vignettes, Massimo Furlan explore via le même principe l'amour naissant sur fond d'angoisses d'enfant. Princesse, dragon et monstres hideux: malgré son titre léger, "Sono qui per l'amore" n'a rien d'un refrain chantant.
En dehors de ce travail dramatique et pictural, Furlan est aussi connu pour son jeu sur les sosies. On se souvient d'un défilé hilarant dans le cadre de la Bâtie-Festival de Genève où, parmi les personnalités convoquées, le Christ lui-même faisait son entrée. Un clin d'oeil à la fabrication d'icônes que le metteur en scène poursuivra cet été au Festival d'Avignon. Invité à créer un "Sujet à Vif", forme courte de l'affiche officielle, il va brouiller les pistes en mêlant faux programmateurs et vrais philosophes pour une série de débats piégés...
Sur la scène de l'Arsenic, à Lausanne, pas de people clonés. Mais l'univers oppressant des cauchemars d'enfant. Imaginé pour les deux fillettes de l'artiste qui jouent dans le spectacle, "Sono qui per l'amore" raconte comment l'âge tendre est peuplé de démons qu'il faut terrasser pour pouvoir aimer. Parmi les monstres, le cynisme, incarné par Furlan lui-même en fin de parcours. Chausses et cape rouges, l'artiste apparaît en roi fumant et fulminant: des corvées familiales à l'épouse qui devient fatalement un dragon, le rabat-joie n'épargne aucun détail de la déconfiture amoureuse. Le jeune prince devra trouver la parade face au grognon.
Cette séquence parlée, la seule, arrive comme une respiration après une heure de visions enténébrées. Car, encore une fois, la dernière proposition de Massimo Furlan ne plaisante pas. Le plus souvent, des créature étranges, avortons hydrocéphales, chimères rampantes ou épouvantails en plumes viennent hanter les petits d'hommes prétrifiés. Le plus souvent aussi, la musique gronde avant d'atteindre des volumes assourdissants. Le tout dans une obscurité parfois trouée de contre-jours savamment inquiétants.
Car c'est, bien sûr, l'idée insoutenable de la mort d'un enfant que défie Furlan. Par deux fois, des représentations de Pietà rappellent la douleur universelle de la mère pleurant la chair de sa chair. Une femme aux cheveux blancs, visage pâle, agenouillée, avec, dans ses bras, un petit corps abandonné. Une musique qui enfle, enfle, comme le cri d'un coeur déchiré: même muets, les personnages de Furlan son terriblement parlants.

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