A quoi rêvent les garçons face aux filles ?
Michel Caspary, 24 Heures, 9 avril 2005
Il aura 40 ans cette année. Le temps qui file le pousse à retenir et la nuit et les souvenirs. Ceux de son enfance nourrissent toutes ses créations depuis plusieurs années : en plein air sur la pelouse du stade de la Pontaise, sur le tarmac de l’aéroport de Genève et tout au long de la ligne de chemin de fer Nyon-St-Cergue. Et en salle : « Gran Canyon » à l’Arsenic (Lausanne) et, au même endroit, depuis jeudi, « (Love story) Superman ». Un succès. Nombreux sont ceux qui ont aimé décoller avec lui.Ils sont six, en réalité, à endosser le fameux costume. Ils sortent d’une voiture enfumée, ils font du cirque, ils dansent une farandole, costumes identiques, mais corps différents, en chair et en os ou en vidéo, bondissant ou virevoltant sur les images, tels des poissons volants dans un immense aquarium. Ils s’amusent ou rêvent, à la fois fascinés ou maladroits devant un ange sur patins à glace et deux créatures féeriques. « Deux reines cosmiques », selon Massimo Furlan, plasticien et scénographe, mais surtout grand enfant et petit être humain, chercheur d’étoiles, sur terre comme au ciel.
« Tout part de l’obscurité. Et de ces ténèbres surgissent les images. » Elles se succèdent, sans paroles. Ce sont des flashs qui surgissent de l’esprit, des flashs de longue durée. De quoi permettre aux spectateurs de s’y habituer, de s’y plonger, de prolonger ce qui est un récit initial, une situation de base qui ne demande qu’à se développer. Cent spectateurs, cent scénarios possibles.
L’immense tulle qui sépare la scène de la salle « aplatit les images », explique Massimo Furlan. « Il leur donne une dimension bidimensionnelle. » Un trouble charmeur également, si ce n’est magique. Une part onirique doublée d’une autre plus burlesque. Aucun des six garçons qui jouent Superman n’est comédien. Seul le géant jaune, qui incarne la force du mal, l’est. « Ce sont tous des gens que j’aime, qui ont participé à d’autres performances, tous des bêtes de la technique. L’un fait la régie, l’autre la lumière, ou encore la vidéo. »
Même topo pour l’autre sexe : l’ange est une danseuse, la première fée travaille à la Cinémathèque et la seconde est la mère des deux petites filles de Massimo Furlan ! trois splendides créatures : « J’ai la chance inouïe, le privilège, de vivre avec une femme qui est l’incarnation de cette image-là. Mais la vraie question, dans mon travail, tourne autour de ce mystère : qu’est que c’est une femme ? Comprendre comment elle fonctionne, ce qu’elle désire, essayer de faire qu’elle te désire toi, de répondre à ses désirs : c’est un boulot qui concerne tous les hommes, avec nos bides et nos gueules de bois. »
De la séduction, donc, avec sincérité et humilité. Triple flash-back. Le premier fait voir le même Massimo dans sa chambre, en pyjama Calida, une grande serviette attachée autour du cou, sautant du bureau sur son lit, invincible, inatteignable. Le second le fait apparaître un peu plus tard, caché dans un buisson, les mirettes rivées sur une fille de son âge. Le troisième, enfin, met en scène Christopher Reeves, le héros du film (1978), balancé par ses parents de la planète Krypton pour sauver la Terre. Il a tous les pouvoirs, mais face à la fille qu’il aime, il est perdu, impuissant. De cela parle aussi le spectacle. De cette confrontation, de cette « relation amoureuse, empruntée, difficile et adolescente, qui te fait perdre tes moyens ». Silence et peurs, quitte à se trouver crétin ensuite de n’avoir pas osé. Alors on rêve de ce qu’on aurait dû faire, de ce qui aurait peut-être changé sa vie. Rêver qu’on vole sans craindre la chute.
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