L'absence des mots, l'impact des tableaux
Marie-Pierre Genecand, Le Courrier, 14 avril 2005
Il est courant de mélanger théâtre et arts plastiques. Mais souvent, la force du plateau l'emporte et, très vite, le texte et le mouvement reprennent la direction des opérations. Dans "(Love story) Superman", à voir à l'Arsenic, Massimo Furlan ne cède pas devant l'autorité dramatique. Privilégiant l'impression sur l'expression, c'est à travers une suite d'images arrêtées et largement muettes que le performer plasticien convoque les pics épiques de son enfance. On est d'abord décontenancé devant ce catalogue un peu figé des héros du passé et puis, comme pour la photo, après le temps de révélation, on mesure toute la qualité du projet.D'un côté il y a des princesses, les fées et les grandes traversées, fulgure au poing. De l'autre, les revers, les fessées et l'aridité des premiers assauts féminins. Massimo Furlan n'est pas Superman, mais il se souvient qu'il a cru l'être à coin et que, propulsé dans la réalité, il a vécu de la même manière les désillusions du quotidien. Du coup, son défilé de fées blasées et de Supermen déclassés est à la fois hilarant et émouvant. Car, derrière les revers comiques de ses super antihéros, il y a la trace de ses parents, ces immigrés italiens que l'artiste salue constamment.
Déjà, lorsqu'à lui seul, par une froide soirée de brouillard, Massimo Furlan avait rejoué au Stade de la Pontaise la finale Allemagne-Italie de la Coupe du Monde 82 et ceci sous les commentaires live et enflammés de Jean-Jacques Tillman ("Furlan/Numero 23"), il l'avait fait en hommage à son père avec lequel il avait vécu cette mémorable retransmission. On en frissonne encore, de froid et d'étonnement, mais aussi d'émotion. Et puis, lors de la dernière édition de La Bâtie-Festival de Genève, quand il avait essayé de s'envoler sur le tarmac de Cointrin, il courait après son enfance, passée à regarder, en famille, les avions décoller.
Dans "(Love story) Superman", ses parents apparaissent pour de bon et dans une étrange position. Les bras en croix, moulé dans le justaucorps de Superman, Massimo Furlan porte ses géniteurs à bout de bras. Pas pour de vrai, bien sûr. La vidéo s'en mêle et permet cette image étonnante qui raconte autant le poids des origines que le tribut à ces mêmes racines. Car, filmés en pieds, les parents bougent peut-être un peu, gênés devant la caméra, ils sont surtout complètement légitimes dans leurs simplicité sans apparat.
Ce trait, d'ailleurs, peut être élargi à l'ensemble de la distribution composée de techniciens, artistes, amis, etc., mais pas de comédiens. Répondans à la seule consigne d'exister en scène, les Supermen et autres princesses de pacotille prennent la pose et leur temps, de quoi faire passer les sens sous-jacents de ces tableaux vivants. A commencer par une des premières séquences où six Supermen en costume conforme, mais au physique moins aligné, considèrent, jambes écartées et mains sur les hanches, leur voiture accidentée. Ils ont l'air pénétré des grandes décisions, mais on sent bien qu'ils n'auront aucun impact sur la situation. Ce décalage entre phantasme de puissance et réalité constitue le diapason d'un objet qui, entre présence live et vidéo, a raison de proposer de l'art visuel sur un plateau.
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