En Superman, Massimo Furlan démonte le modèle impossible du mâle contemporain

Nicolas Julliard, Le Temps, 15 avril 2005

A l'Arsenic de Lausanne, le performer élabore une succession saisissante de tableaux vivants, plongée spectaculaire et burlesque dans l'imaginaire héroïque de son enfance.

Conspiration de super-héros à l'Arsenic. Sur les planches intersidérales du théâtre lausannois, six mâles en costume de Superman entament une parade amoureuse. Pyramides humaines, rondes coquines ou sérénade punk, tout est bon pour courtiser une superwoman impassible, "blonde atomique" à la nuisette virginale. Avec, en guise de kryptonite scénique, une myriade d'effets burlesques et sidérants. Quand Massimo Furlan porte à la scène ses rêves d'enfant, la testostérone en prend pour son grade, dans une explosion joyeuse de clichés incarnés. Familier de l'Arsenic, ce peintre devenu scénographe et performer n'en est pas à son vol d'essai.
Dans les mémoires du festival des Urbaines, il demeure ce rockeur en lamé fauve, dédicaçant son portrait à un parterre d'admiratrices pâmées ("Je rêve/Je tombe", 2000). Ou encore ce footballeur surnuméraire de l'équipe d'Italie, rejouant seul à la Pontaise la finale du Mundial de 1982 ("Furlan/Numero23", 2002). Aujourd'hui, avec "(Love story) Superman", ce trentenaire potelé remonte à nouveau le cours de ses fantasmes, jusqu'à cette chambre d'enfant où, magnétisé par sa mappemonde, le petit Massimo rêvait d'amours interstellaires. Icône idéale de l'imaginaire masculin, le personnage de Superman y figure en bonne place, qui inspire à l'homme mûr un troublant no man's land aux apparitions spectrales. Plongée dans l'obscurité, cadrée par un voile de résille sombre, la scène appartient à la nuit, temps des songes. Et les visions qu'embrasent les projecteurs composent de somptueux tableaux vivants au mutisme de rigueur.
Car Furlan est encore peintre, lorsqu'il porte au théâtre ses mémoires héroïques. Sens de la composition, souci d'une narration faite d'instantanés étales, figures ravies à l'histoire des arts, "(Love story) Superman" tient dans sa forme du portrait du jeune homme en artiste. Et, sur cette scène du souvenir, le Superman de son enfance a fait des petits. Six, pour être exact, qui se disputent les faveurs de la belle indifférente. Collaborateurs du peintre plus qu'acteurs chevronnés, ce sextuor viril endosse sans muscle impérieux le costume moulant du héros rouge et bleu. Plus proches de Superdupont que de Christopher Reeve, ces six moustachus aux airs de Vercingétorix déplumés n'ont rien d'exceptionnel. Gens normaux dans un costume trop grand, enrôlés dans un jeu trop ambitieux pour eux, ces six-là multiplient sous un autre bleu l'héroïsme incongru du footballeur Furlan. Par contraste, la femme idéale ne se déplace qu'escortée de deux fées à la grâce irréelle. A trois, elles toisent et jaugent ces terriens dérisoires, comme autant de déesses renversant le jugement de Pâris. Et lorsqu'elles tricotent un drapeau de course, ou lacent les patins à glace de leur protégée, ces Parques-là indiquent sans ambiguïté le pouvoir absolu qu'elles s'arrogent sur la vie de ces six hommes sans qualité. Alors ils se démènent, épuisant les ressources de l'imaginaire viril: numéros de cirque grotesques, poses de rocker miteux ou tue-l'amour obscène, tout le ressort comique du spectacle est là, dans ce décalage constant entre l'aspiration au surhomme et la réalité bedonnante. Dans cette chambre d'enfant recomposée, l'image animée, forme de lanterne magique aux personnages miniatures, se substitue alors à l'inertie des acteurs.
A la manière des animations vidéo d'un Pierrick Sorin, les mini-Supermen concrétisent sur écran leurs exploits miraculeux, portant à bout de bras leurs parents ou s'élançant en un ballet céleste orchestré par une musique abstraite et pesante. Plus loin, c'est le jeu vidéo qui fait irruption dans l'imaginaire enfantin, les hommes de Furlan s'attaquant à un épouvantable ennemi jaune et replet. Et pourtout, de la bande-son référentielle (PJ Harvey, Nick Cave) aux images de films adolescents (la voiture fumante de "Retour vers le Futur"), "(Love story) Superman" invite le spectateur à un voyage au coeur d'une génération. La première, sans doute, à avoir absorbé avec le même appétit la culture ancestrale des arts nobles et celle, populaire et excessive, du rock, des consoles de jeu et des teenage movies. Toutes formes d'art qui, dans la pièce comme dans la vie, se substituent parfois au discours pour formuler nos aspirations sublimes, nos échecs retentissants. Dans cette dissection sans mots, Massimo Furlan n'évite pas toujours les longueurs, ni les facilités d'un humour de corps de garde. Mais son portrait à l'acide du mâle contemporain prolonge, jusqu'à sa conclusion ambiguë, tout l'émerveillement d'un rêve trop beau pour ne pas durer.

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