Un drame du football rejoué

Bruno Lesprit, Le Monde, 10 août 2006

Presque un mois jour pour jour après la défaite des Bleus en Allemagne en finale de la Coupe du monde de football, une rencontre historique d'un autre Mondial se rejouait au Parc des Princes, mardi 8 août. Massimo Furlan y donnait "Numéro 10", une performance gratuite, dans le cadre de Paris quartier d'été. Ce Suisse d'origine italienne revêtait la tenue de Michel Platini. Avec un scénario connu d'avance: la reconstitution en temps réel du match France-Allemagne, demi-finale de 1982, soldée par la victoire de la Mannschaft à Séville. Autrement dit, "le" traumatisme national avant l'avènement de Zidane.

Dans ce registre, Massimo Furlan n'en est pas à son coup d'essai. Il a déjà refait la finale de cette année-là, Italie-Allemagne. Mais le respect de l'histoire l'oblige cette fois à rester 45 minutes supplémentaires sur la pelouse. Car les Allemands l'emportèrent à l'issue des tirs aux buts après une rencontre ponctuée de coups de théâtre (3-3).

Deux heures et demie, cela paraît long. Car Massimo Furlan est seul, jouant avec des partenaires et contre des adversaires invisibles. Sa performance est d'abord physique: il court dans le vide, faisant renaître la gestuelle de Platini, ses élans et ses doutes, ses récriminations auprès de l'arbitre, sa joie après les buts français et sa détresse finale. Les écrans brouillent la réalité en mêlant des actions du match et des ralentis du remake de Furlan.

Enfin, il n'est pas tout à fait seul: depuis le banc de touche l'observe le sélectionneur national, Michel Hidalgo. Cette fois, c'est le vrai, revivant ce qui fut sans doute le moment le plus épique et douloureux de sa carrière. A tel point qu'il est sorti ému de l'expérience: "Massimo a mis des sentiments dans ce qu'il faisait. J'avais des contacts avec lui, par exemple quand je me suis assis à ses côtés à la fin du match. Tout y était à Séville: la beauté du jeu, la brutalité bête et méchante symbolisée par l'agression, dans la surface de réparation, du gardien Schumacher sur Patrick Battiston, les décisions de l'arbitre qui n'a pas exclu ledit Schumacher, ni sifflé de pénalty et le dénouement inattendu. Mais aujourd'hui, à Paris, c'est un spectacle: on sait comment il va finir."

Impromptus comiques

A l'entrée, les quelque 700 spectateurs - sur 45000 places, une affluence dadaïste! - ont reçu un petit transistor. C'est ainsi que Furlan, gamin, a suivi les matches de foot avant de les rejouer dans sa chambre avec une balle en mousse. En cela, son spectacle repose sur une idée géniale: tous les travailleurs (les camionneurs notamment) officiant les soirs de rencontres ont dû imagniner visuellement les actions qu'ils entendaient. Le football a aussi été oral.

Au Parc des Princes, l'appareil permet d'écouter les commentaires de Didier Roustan. Cet ancien journaliste de TF1 (à l'époque chaîne publique) incarnait par son humour dérisoire le terme d'une alternative dont l'autre était la beauferie de Thierry Roland. Ce soir, en compagnie de l'ancien défenseur international Basile Boli, il distille des perles anachroniques sur l'évolution du football moderne (argent et dopage) et des clichés professionnels, entre "c'est une cuvette, ce stade de Séville" et "c'est la magie de la télévision".

Deux impromptus comiques agrémentent la soirée: le premier est l'irruption d'un "striker", ces exhibitionnistes courant nu sur la pelouse avant d'en être chassés par les forces de l'ordre; l'autre, un matelas rose sur lequel Furlan exécutera confortablement le retourné platinien de 1982.

A la mi-temps, les spectateurs sont restés. Mieux, ils ont effectués quelques olas et encouragé "Massimo Platini". "Ce qui m'a séduit, expliquait pour sa part Didier Roustan, c'est la folie du projet: se retrouver dans la peau de Platini dans un véritable stade de foot." Folie? Difficile de ne pas rapprocher "Numéro 10" de la séquence finale de "Blow up", le film de Michelangelo Antonioni, avec sa partie de tennis: quand David Hemmings entend le bruit des balles après avoir contemplé un court vide.

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