1982, il refait le match

Bruno Cher, Libération, 8 août 2006

Ce soir, seul sur le terrain du Parc des Princes, le comédien Massimo Furlan incarne Michel Platini dans le match traumatique de la demi-finale France-Allemagne du Mondial à Séville

Difficile d'évaluer combien de spectateurs garniront les gradins du Parc des Princes ce soir. 50, 500 ou 5000, peu importe, on sera bien loin des 45000 personnes que le stade engrange quand le PSG s'y produit. Une sensation de vide, donc, que devra affronter un seul homme: Massimo Furlan, comédien suisse d'origine italienne. Il y donnera "Numéro 10", une performance dans le cadre de Paris Quartiers d'été. Pourtant, ce sera bien de foot dont il sera question au cours des cent vingt minutes du spectacle. "Je vais rejouer la fameuse demi-finale de la coupe du monde 1982 à Séville perdue par l'équipe de France face à l'Allemagne." Tout y passera: les buts, les occasions, l'agression de l'infâme Schumacher sur Battiston, les prolongations et le cruel dénouement après l'euphorie des Français. Furlan n'incarnera qu'un joueur: Michel Platini, héros français de ces années-là.
"J'aimais beaucoup Platini, sa manière de jouer mais aussi de discuter l'arbitrage, de protester. Toute sa gestuelle." Pour coller au plus près du personnage, Furlan pourra compter sur une oreillette qui lui rappelera les déplacements du numéro 10 français, mais aussi sur les commentaires "live" de Didier Roustan, le journaliste sportif le plus allumé du PAF. "Il a accepté tout de suite, rigole Furlan, ça l'a beaucoup amusé. C'est lui qui m'a mis en relation avec Michel Hidalgo, l'entraîneur français de l'époque, qui devrait être là aussi pour rejouer cette demi-finale. Il sera au bord du terrain, mimant ces gestes bizarres qu'ont les entraîneurs et que personne ne comprend, à part les joueurs peut-être. J'espère qu'il portera le même tee-shirt qu'à l'époque." En 1982, Furlan avait 17 ans et vibrait plutôt aux exploits des Azzuri, l'équipe d'Italie qui, cette année-là, remporta le titre face aux Allemands. "Je suis né en Suisse mais mon père était de Trieste. On suivait le foot à la radio et, quand il y en avait, à la télé. Cette victoire de l'Italie est restée un de mes grands souvenirs." Voilà tout le travail de Furlan: le souvenir et, en corollaire, l'oubli. comme chez Georges Perec ou Claude Simon. "La question de la biographie est au centre de tout. Quand j'étais petit, je nouais un mouchoir autour de mon cou et, en pyjama, je me jetais sur le lit en pensant que j'étais Superman. Et, quand je jouais au foot, c'était dans ma chambre, tout seul, où je marquais les plus beaux buts du monde..." De ses souvenirs, Furlan a monté des spectacles. Celui qu'il donne ce soir est l'adaptation de "Numero 23", où il s'imagine faisant partie de l'équipe d'Italie 82. "Je l'ai joué la première fois en 2002 à Lausanne par -5°C et dans un état de stress abominable. Après quelques minutes, j'ai commencé à retrouver le plaisir du geste, la chorégraphie. Les spectateurs ont joué le jeu et ont réagi comme s'ils étaient devant un vrai match. C'était très drôle. A la fin, ils sont repartis en faisant un concert de klaxons..."
De son propre aveu, la vie de Massimo Furlan, à 41 ans, est assez banale. "C'est aussi pour cela qu'on se souvient de ces moments-là. Raconter toujours cette même histoire fait remonter les émotions à la surface et touche à quelque chose d'intime. Quand j'ai joué ce spectacle à Milan, un homme est venu me voir en disant qu'il avait pleuré pendant tout le premier quart d'heure. Parce que cela lui avait rappelé ce qu'il avait vécu à cette époque. Ce sont des moments d'histoire."


Les autres articles de presse: